Le sens de l’offrande
Lors des fêtes saisonnières, il est d’usage depuis des siècles de faire des offrandes, aux dieux, à la Nature, au genius loci, c’est-à-dire à l’”esprit du lieu”, aux fées et aux farfadets, etc ….. mais quelle est la signification de ce geste qui se perd dans la nuit des temps, et qui était si important pour nos ancêtres ?
J’espère que la lecture de cet article vous invitera à réintroduire dans vos vies la pratique de l’offrande, et si c’est déjà le cas, à mieux comprendre le sens de ce rituel.
Il faut commencer par distinguer le sens de plusieurs termes sémantiquement proches : l’offrande, le don, le cadeau, mais également le sacrifice.
Parmi les peuples anciens, le don -ou le cadeau- était une pratique très courante, et même un élément essentiel de la cohésion sociale, qui n’avait pas grand-chose à voir avec notre notion moderne de « cadeau ».
À l’époque, recevoir un cadeau … n’en était souvent pas vraiment un. Le présent, de quelque nature qu’il soit, impliquait en effet obligatoirement une réciprocité et engageait autant le bénéficiaire que l’auteur du cadeau.
« Dans toutes les anciennes cultures germaniques, l’échange de présents avait une très grande importance. De nos jours, les gens fortunés exhibent leur richesse et leur statut au travers de leur pouvoir d’achat. Pour les Anglo-saxons et les autres peuples germaniques, la richesse et le statut s’exprimaient par la générosité. Le terme « briseur d’anneau » désignait un chef, ou même un roi, car les hommes de haut rang avaient pour coutume de briser leurs bracelets d’or et d’en donner des morceaux en guise de cadeaux. Cette pratique est notamment mentionnée dans la légende de Beowulf. Seul un individu très puissant pouvait se permettre d’offrir ainsi des objets d’or.
Les Anglo-saxons étaient bien conscients qu’il n’existe aucun cadeau gratuit (« with no strings attached » en anglais). Dans la tradition saxonne, et probablement dans toutes les cultures indo-européennes, l’échange de cadeaux crée dettes et obligations. Lorsqu’un chef offrait un cadeau de valeur comme un objet en or à un subordonné qui n’était pas en mesure de rendre la pareille, le subordonné se retrouvait de fait lié et contraint à la loyauté. (…)
L’obligation résultant d’un présent était un élément fondamental du lien social et du tissu communautaire. Cette dynamique se vérifie même lorsque des petits cadeaux -objets ou actions- sont échangés entre deux personnes, il s’agit d’un phénomène qu’à un certain niveau nous comprenons tous ».
Alaric Albertsson « Saxon Sorcery & Magic » (ma traduction)
Ce qu’il est important de noter au sujet des présents et des cadeaux est que, dans tous les cas de figure, ils attestent d’un lien et d’une forme d’obligation, lourde ou légère, de réciprocité.
Cette observation vaut pour le plan de la société humaine, mais qu’en est-il des dons et des offrandes que, de tous temps et dans toutes les cultures, les êtres humains ont adressé à leurs dieux et aux puissances invisibles ?
Dans tout l’Occident pré-chrétien les sacrifices et les offrandes étaient des actes religieux, et donc, selon leur étymologie même ( latin : religare, relier) qui visaient à consolider le lien entre le plan humain et le plan divin.
Les sacrifices consistaient à offrir aux divinités des objets précieux, mais aussi très souvent des êtres vivants, animaux ou humains. La valeur du rituel était évidemment proportionnelle à celle des objets ou des êtres en question. Les sacrifices humains étaient rares, selon toute vraisemblance liés à des périodes particulièrement difficiles, et les victimes étaient généralement des prisonniers de guerre ou des esclaves. La viande des animaux immolés était partiellement consommée, car c’est surtout le fumet de la viande et la fumée des feux de cuisson qui représentaient la « part des dieux ».
Le sang est un élément essentiel du sacrifice (blòt, qui signifie « sang », était même le terme utilisé pour définir l’ensemble des rites sacrificiels chez les peuples scandinaves) car il symbolise la vie même, l’essence du don fait aux divinités : au sens large on offre une vie pour protéger la vie, garantir la prospérité ou obtenir une victoire.
Un autre aspect important est que le rituel du sacrifice ou de l’offrande doit suivre des règles précises et être accompli par une personne spécifique, généralement un prêtre ou un souverain. On donne quelque chose d’important, mais pas n’importe quoi et pas n’importe comment : la communication avec les dieux n’est pas une conversation à bâtons rompus.
« Immolation de victimes, consommation de leur chair, libations rituelles signifiantes, serments solennels : tout était fait pour établir une chaude communion au sein d’une assemblée où puissances surnaturelles et humains ressentaient leur dépendance intime à la faveur de gestes chargés de sens. Je ne dis pas qu’il était sous-entendu que les puissances du destin se trouveraient ainsi contraintes à modifier leurs arrêts ni à infléchir le cours des choses – « On ne survit pas d’un soir à la sentence des Nornes » note fort bien le poème. Je pense qu’il fallait, en quelque sorte, s’assurer, vérifier que le flux vital émanant de ces puissances demeurait accessible et aimé. Car, à notre connaissance, cette religion ignorait le suicide (sauf cas rituels caractérisés), le désespoir, la révolte, et, plus que tout le doute ou l’absurde. Une religion de la Vie : de vie, tout simplement ».
Régis Boyer, « Les Vikings »
De nos jours, nous aurions de la peine à supporter de telles cérémonies, ne serait-ce que le sacrifice d’un poulet, ce qui est assez hypocrite dans la mesure où la violence est toujours aussi présente, mais a pris d’autres formes, moins visibles et totalement dénuées de spiritualité (dans les abattoirs, par exemple …).
Le christianisme a poursuivi ce rituel du sacrifice sous une forme sublimée : bien que totalement civilisés, les croyants consomment encore symboliquement le corps et le sang d’un dieu qui s’est offert de lui-même au sacrifice, et ceci dans le but de maintenir ce lien avec une puissance supérieure.
Dans les traditions « païennes » de l’ancienne Europe, que signifiait par exemple déposer devant les maisons ou au pied de certains arbres des offrandes de lait, de miel et de pain pendant la nuit précédant Beltaine ?
Comme je l’ai indiqué dans l’article consacré à cette fête, Beltaine est -tout comme Samhain- un moment très particulier de l’année, un espace liminaire où « le voile s’affine ». Cette expression est très poétique, mais que signifie-t-elle vraiment ? Quel est l’ « Autre Monde » qui se trouve de l’autre côté du voile ?
Sur toute la planète, une grande majorité des traditions anciennes exprime la certitude que le monde tel que nous le concevons n’est qu’un aspect d’une réalité beaucoup plus vaste, dont l’existence nous reste cachée. La physique moderne tend d’ailleurs à confirmer ces intuitions de manière assez vertigineuse.
Nous pouvons en effet envisager que l’humanité existe sur un certain plan, mais qu’il y en a d’autres, parallèles, stratifiés ou imbriqués dans celui que nous connaissons.
Pendant des millénaires, les humains ont du s’étonner de voir les chiens réagir à des sons inaudibles pour eux, que nous connaissons maintenant parfaitement sous le terme d’ultrasons. Nous ne voyons et ne comprenons qu’une toute petite partie du monde qui nous entoure, comme si nous marchions la nuit dans une forêt totalement obscure en croyant que la seule réalité est celle qui apparaît dans le faisceau de notre lampe de poche.
Je crois qu’il n’est pas trop hasardeux de dire que nous sommes des esprits incarnés, dont la composante matérielle -assez lourde- varie cependant selon les individus. L’entraînement à l’approche énergétique des êtres humains permet en effet d’observer que certaines personnes sont plus « denses » que d’autres, que la dynamique matière/esprit n’est pas la même chez tout le monde. La médecine chinoise traditionnelle explique assez bien ce phénomène en décrivant différentes « entités psychiques » ancrées dans notre organisme pendant la durée de notre vie. Certaines sont par nature très solidement arrimées, fixées aux os et à la matière avec une grande détermination ( les Po), d’autres sont plus légères et tournées vers le ciel, elles peuvent quitter notre corps pendant la nuit (les Hun) et sont les premières à le quitter, probablement avec un certain soulagement, au moment de la mort (le Shen). Chaque individu est composé d’une association unique de ces « entités », qui résulte probablement d’évènements antérieurs à sa vie actuelle, et qui favorise ou non son ouverture aux aspects immatériels du monde qui nous entoure.
Par conséquent, nous pouvons aussi bien imaginer que nous sommes entourés d’esprits, bien moins « denses » que nous mais tout aussi réels, et capables d’assumer différentes formes, de manière permanente ou non.
Toutes les civilisations ont débuté par cette phase animiste/chamanique, avant de personnifier sous forme de divinités certaines forces fondamentales de l’univers et de les placer dans un panthéon organisé.
« L’animisme (du latin « animus », originairement « esprit », puis « âme ») est, dans le jargon de l’anthropologie, la croyance dans le fait qu’un esprit, une force vitale, voire une forme de conscience, peut animer aussi bien les êtres vivants, les objets, mais aussi les éléments naturels comme les pierres ou le vent. Dans un sens plus large, elle peut également désigner la croyance en des génies protecteurs invisibles, tels que les « kami » du Shinto japonais ».
Wikipédia
Je crois que plus on passe de temps dans la nature et plus cette vision du monde prend (ou plutôt reprend) son sens.
Kim Pasche, qui se définit comme trappeur pratiquant l’archéologie expérimentale, et qui passe une partie de sa vie totalement seul dans la nature sauvage du Yukon, a un jour répondu sans hésiter : « animiste » à un journaliste qui l’interrogeait sur son « orientation spirituelle ».
Mais qui sont ces entités : fées, kami, genii loci, sidhe ?
Elles portent des milliers de noms, sont décrites de mille façons. Certaines, comme les sidhe irlandaises ont une origine proto-historique dans la mesure où ce peuple féérique vivant sous terre semble être la version mythifiée de la population qui occupait l’île avant l’arrivée des Gaëls, et qui en a été progressivement chassée. D’autres sont représentées de manière plus ou moins anthropomorphe, ou comme des êtres hybrides mi-humains mi-végétaux ou animaux, ou encore comme des animaux mythiques. Certains personnages n’ont par ailleurs qu’une existence imaginaire, car la tradition populaire produit également son lot de stupidités et de superstitions néfastes.
Personnellement j’aime les définir comme des fae, mais honnêtement le nom qu’on leur donne n’a absolument aucune importance …. Ce terme anglo-saxon permet de distinguer les fae des fairies : ces dernières correspondent plus ou moins à ce qu’on entend en français par « fées », de petits êtres gracieux et malicieux, dont il vaut mieux se méfier car ils ne sont pas toujours bien intentionnés.
De manière générale (mais comme on peut l’imaginer ce domaine est assez éloigné d’une science exacte) les fae sont plutôt des « êtres élémentaux » correspondant par exemple aux sylphides (élément Air), dryades (arbres, chênes en particulier), ondines (élément Eau), etc… présents dans diverses mythologies européennes en tant qu’« esprits de la nature ».
Comme la nature elle-même ils ne sont ni bienveillants ni malveillants : ils sont, simplement. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils soient indifférents à la présence humaine. Des expériences récentes permettent de montrer, sous forme de sons, les réactions des plantes à l’approche et au contact des humains (et aussi certainement des animaux). Le tic-tic-tic paisible d’une plante qui vit sa vie de plante se transforme en effet en crépitement frénétique dès qu’on la touche avec brusquerie, qu’on lui arrache une feuille ou qu’on la laisse mourir de soif. Les scientifiques diront qu’ils s’agit uniquement de phénomènes électriques … vraiment ?
Ces « esprits élémentaux » , dont la nature diffère de la notre, peuvent assumer une forme ou non, voire en changer. Ils sont en quelque sorte tissés dans les éléments naturels qu’ils « habitent », et leur présence ne se manifeste que de manière très élusive aux esprits humains suffisamment calmes et patients pour s’ouvrir à eux.
Si vous vous promenez dans la nature sans intention particulière, en étant simplement ouverts et réceptifs, vous pouvez remarquer qu’en repassant à certains endroits vous éprouvez la même sensation de « quelque chose de spécial » dans un lieu, près d’un arbre ou d’un cours d’eau. Il vaut alors la peine de s’arrêter, d’écouter, de dresser ses antennes, car ce lieu est probablement bon pour vous …. Vous ne saurez jamais pourquoi, et cela n’a aucune importance, mais plus vous retournerez vers cette prairie, cet arbre, ce rocher et plus vous sentirez un lien se créer, plus vous vous sentirez faire partie de ce tissu vivant qui vous nourrit et que vous nourrissez en retour de votre énergie, de votre souffle et de votre calme intérieur. Les esprits de ces lieux sont souvent des esprits gardiens qui peuvent, avec le temps, vous inclure dans leur sphère de protection, vous y faire participer si vous parvenez à vous “décloisonner” suffisamment pour vous inclure profondément, paisiblement dans cet environnement.
Pour certains d’entre nous ces esprits se manifestent en rêve ou lors d’une méditation sous la forme d’animaux, ce sont les fameux esprits-guides de la tradition améridienne par exemple. Dans ce domaine il faut cependant se garder un peu de nos désirs et de notre imagination … Il me semble que 80% des personnes qui recherchent leur animal sacré « découvrent » un loup, un aigle ou un ours … très peu rencontrent une fourmi ou une chèvre, alors que ces animaux ont autant à nous apprendre que leurs compères plus prestigieux. Dans ce domaine il faut demander … et attendre… la réponse vient en son temps, ou ne vient pas, c’est comme ça.
A ce stade, la raison d’être des offrandes apparaît assez claire …. Ce lien patiemment retissé (il ne faut pas s’attendre à ce que cela se produise en quelques jours alors que nous avons perdu ce contact depuis des générations) est un réalignement fondamental, un échange profond que nous nourrissons avec notre esprit, mais également avec d’autres sources d’énergie, comme des aliments (des graines et des fruits secs pour les oiseaux et les petits animaux par exemple) ou des cristaux, des objets qui nous semblent adaptés au lieu. Nous pouvons aussi trouver des paroles ou des formules qui nous sont propres et que nous pouvons utiliser comme des mantras, pour autant qu’elles viennent de notre cœur et non de notre tête.
Ce qui apparaît aussi clairement est que l’offrande -contrairement à ce qui se produit souvent- n’est pas un marchandage, c’est-à-dire pas un “cadeau” au sens où nous l’avons vu précédemment, on ne fait pas une offrande pour obtenir quelque chose en échange.
Nous faisons une offrande pour renforcer notre lien de réciprocité avec la nature, pour nous rappeler que notre vie, à commencer par notre respiration, est un échange constant avec le monde qui nous entoure. Nous prenons et nous donnons, c’est ce qui nous maintient en vie, et notre responsabilité est d’émettre, de donner ou de restituer quelque chose d’aussi pur et désintéressé que possible.
Les esprits, quel que soit le nom qu’on leur donne, sont partout, et s’il est plus facile d’entrer en contact avec eux dans la nature, il est aussi tout à fait possible de créer chez soi un petit autel, un lieu à part, dans un coin tranquille, qu’on aménage avec des objets associés au aux lieux naturels, et qui servent en quelque sorte d’intermédiaire.
En faisant une offrande, nous réactivons le lien, nous remercions, nous nourrissons l’échange en abandonnant la prédation … et cela change toute la vie.
Rappelez-vous ce qu’est le Wyrd …. Un vaste filet énergétique qui enveloppe tout le vivant et qui répond à nos pensées et à nos actions en se modifiant autour de nous, et parfois bien plus loin … Chaque offrande, chaque parole que notre intention transforme en prière ou en formule sacrée crée de la lumière autour de nous dans le Wyrd.
Ce n’est pas juste bien, c’est indispensable, c’est vital, c’est un acte de résistance face à l’obscurité, à la brutalité, à la prédation sans limites.
C’est aussi très bénéfique pour la santé mentale, parce qu’ainsi nous sommes reliés, alignés, nous réintégrons un espace plus grand que nous où nous avons notre place, sans conditions.
S’il n’y a pas de conditions, il y a une responsabilité, qui découle de la conscience de notre place dans le monde. En tant qu’individus nous sommes totalement responsables de ce que nous émettons, du champ que nous créons autour de nous par nos pensées et nos actes, et des liens subtils que nous tissons avec tout le vivant.
J’ai déjà un peu parlé des runes, et il en existe une qui résume parfaitement le sujet de cet article, la rune Gebo ou Gyfu (selon qu’on se réfère à la séquence germanique ou anglo-saxonne), qui signifie justement le don, l’échange. Le nom de la rune est à l’origine de termes actuels tels que « geben » en allemand, ou « gift » en anglais, et sa signification recèle tout ce qui a été dit précédemment.
S
a graphie très simple est en réalité une synthèse merveilleuse : deux lignes se croisent, et donc se rencontrent, mais ce n’est pas tout. On peut y voir deux triangles se toucher par la pointe sur le plan horizontal, le plan humain, où il est question de dons, d’échanges et de lien social ou sentimental, mais deux autres triangles se touchent aussi sur le plan vertical, celui de la communication entre la terre et le ciel, entre l’humain et le divin.
Tout est contenu dans cette forme si simple, qu’on rencontre partout … lorsqu’on la voit sous cet angle, comme on dit en anglais on ne peut plus « unsee it ». Lorsque vous arrivez à un croisement en voiture, lorsque vous voyez deux brindilles croisées sur un sentier, lorsque quelqu’un trace trois X (bisoubisoubisou) au bas d’une lettre… c’est Gebo ….
Magnifique, non ?