Nourrir l’ours ou distraire le singe
Du bien fondé des rythmes et routines
La médecine traditionnelle chinoise, aussi complexe soit-elle, repose en réalité sur un seul prédicat de base : pour rester en bonne santé, l’être humain doit respecter les « grandes lois naturelles ».
Tous les étudiants et praticiens répètent ce mantra, mais qu’en comprenons-nous vraiment ? Notre mode de vie, qui nous a considérablement éloignés de ces « lois », peut alimenter l’illusion que nous pouvons nous y soustraire, et que la liberté consisterait simplement à faire ce que nous voulons quand nous le voulons.
Or, nous payons chaque jour le prix de cet éloignement et de cette notion erronée de « liberté », qui nous soumet à des forces autrement plus aliénantes.
Nous avons oublié ce lien au point de ne pas comprendre ce qui cause anxiété, mal-être, sentiment d’isolement profond. Notre cœur n’est plus en phase avec la pulsation profonde du monde, notre esprit s’agite dans tous les sens et ne sait plus se relier à ses racines pour s’apaiser et se nourrir.
Je n’ai pas la prétention de comprendre la notion de « grandes lois naturelles », mais avec les années, j’ai tout de même trouvé quelques pistes …. Ces lois ne sont pas des choses qu’on apprend, mais qu’on expérimente par l’observation, par cette merveilleuse pratique qui consiste à prêter attention à notre vie et à celle qui nous entoure.
Les traditions anciennes posent des jalons, comme les fêtes saisonnières, les rites qui ponctuent le déroulement de la vie humaine, certains chants ou incantations. Les huit fêtes saisonnières celtiques, en particulier, sont des occasions ritualisées de réalignement des êtres humains avec les cycles naturels.
Ce qui est essentiel est de (re)prendre conscience du fait que nous passons notre vie au sein d’un univers de flux et de rythmes, et que notre bien-être physique, psychique et spirituel dépend de la manière dont nous trouvons notre place dans cette mouvance constante.
TOUT EST DANS TOUT ET RECIPROQUEMENT
Selon un autre prédicat de la médecine chinoise traditionnelle, il existe une identité profonde entre le microcosme et le macrocosme, ce qui signifie que les lois et rythmes qui animent les plus lointaines galaxies sont fondamentalement identiques à celles qui gouvernent la vie de nos cellules et celle d’organismes plus petits encore.
Sur notre planète, où nous sommes, toujours selon la tradition chinoise, les « enfants du Ciel et de la Terre », l’existence humaine a pendant longtemps été rythmée par l’alternance immuable du jour et de la nuit, ainsi que par celle des saisons. L’être humain est fondamentalement un animal diurne, et pendant des millénaires la nuit mettait fin à ses activités car les moyens d’éclairage étaient coûteux. De même la saison hivernale contraignait à une activité réduite et à la préservation des ressources. Cette synchronisation forcée permettait aux organismes de nos ancêtres de rester en phase avec leur environnement, notamment en respectant les périodes de repos dont notre physiologie a absolument besoin.
Il est frappant de remarquer que, dans un lointain passé, malgré des conditions de vie autrement plus difficiles que les nôtres, malgré une alimentation certainement moins variée et abondante, un nombre significatif d’êtres humains jouissait d’une santé, d’une énergie et d’une résistance que nous avons de la peine à imaginer. Certes la sélection naturelle impitoyable des premières années ne laissait en vie que les individus les plus robustes, mais en l’absence totale d’asepsie et d’antibiotiques nos ancêtres étaient capables de guérir de maladies et de blessures importantes, et d’effectuer quotidiennement des travaux incroyablement lourds et pénibles.
L’espérance de vie était courte, et d’innombrables personnes devaient souffrir pendant des années des séquelles de blessures, ou de maladies chroniques, mais si nous réfléchissons à l’énergie physique requise par la vie quotidienne jusqu’au début du 20e siècle, il faut bien admettre que nos ancêtres étaient bien plus solides que nous, et je suis convaincue que cette énergie et cette résistance avaient leur origine dans les rythmes réguliers de la vie quotidienne.
Tout comme les saisons et le déroulement des jours et des nuits, notre organisme est organisé selon un vaste ensemble de rythmes vitaux, que la science occidentale a découverts dans un passé assez récent et nommés « chronobiologie ».
« Le fonctionnement de tous les êtres vivants repose sur des rythmes biologiques, soit des variations périodiques de nature physiologique ou biochimique. Le plus connu est le rythme circadien, donné par une horloge interne réglée sur vingt-quatre heures. Ce rythme est dit endogène : il ne dépend pas de facteurs externes. Même plongés dans le noir, les humains respectent plus ou moins cette horloge interne qui fait environ des cycles de vingt-quatre heures. Un rythme nycthéméral est aussi une variation de vingt-quatre heures, mais qui dépend de facteurs externes, notamment la luminosité, la température ou la prise alimentaire ».
Tiré de planetesante.ch
LA CHRONOBIOLOGIE CHINOISE
La médecine chinoise a depuis fort longtemps observé que, si dans notre organisme le Qi est partout et en tous temps, la circulation profonde de notre énergie vitale s’opère selon un rythme circadien immuable, qui provoque une sorte de « marée énergétique » dans les différentes fonctions et dans les organes qui leur sont associés. Cet afflux à des moments particuliers de la journée peut causer une optimisation, ou au contraire une péjoration selon l’état des organes en question. Cela explique par exemple pourquoi les exercices respiratoires sont le plus efficaces très tôt le matin, dans la tranche horaire qui correspond au Poumon (3 à 5h), on constate ensuite un pic de de l’activité du Gros Intestin (entre 5 et 7h), de l’Estomac (7 à 9h) : le meilleur moment pour aller à selle est donc le matin au réveil, après quoi l’estomac est dans les meilleures conditions pour recevoir de la nourriture, tout ceci pour autant que l’organisme puisse se mettre en route tranquillement. La fonction Rate-pancréas, qui gouverne tout le processus de digestion, est active entre 9 et 11h, et les fameux « coups de barre » de fin de matinée sont un signe clair que l’apport nutritionnel de la matinée n’était pas optimal. On constate aussi que le Foie et la Vésicule biliaire sont particulièrement actifs pendant la nuit (entre 11h et 3h). L’activité détoxifiante du foie s’opère en effet au mieux lorsque l’organisme est au repos, allongé et dans l’obscurité.
RYTHME CARDIAQUE ET RYTHME RESPIRATOIRE
Toute notre vie organique est gouvernée par des rythmes et des cycles. Dès la conception, les cellules de l’embryon s’organisent selon des étapes bien précises, et le premier rythme perceptible, celui du cœur, démarre à l’instant ou les milliers de cellules qui vont le constituer, et qui émettaient jusqu’alors des signaux électriques individuels, se synchronisent soudainement.
« Dans un cœur mature, les cellules se contractent de façon synchrone grâce à une zone jouant le rôle de « pacemaker », en envoyant des impulsions électriques périodiques à travers l'organe, qui synchronisent ses contractions. Mais les premières cellules cardiaques ne disposent pas d'un tel « pacemaker ». Comment se mettent-elles à battre à l'unisson ? Est-ce d’abord le désordre le plus complet, chacune commençant par battre à son propre rythme avant de s'accorder avec toutes les autres ? Plusieurs hypothèses avaient été émises, mais aucune n'avait pu être confirmée.
Dans une étude publiée dans « Nature », des chercheurs de Harvard montrent que ces battements deviennent rapidement synchrones. Ils ont utilisé le poisson zèbre (un petit poisson de laboratoire de 4 à 5 cm), car « sa transparence et le développement de l'embryon en dehors de la mère rendent pratique l'observation des organes », explique Anabela Bensimon-Brito, chercheuse en homéostasie et régénération cardiovasculaire au CBI-MBD, à Toulouse. Les embryons de poisson zèbre ont été manipulés pour que les cellules cardiaques émettent une fluorescence verte ou rouge lorsqu'elles échangent du calcium. Ces échanges interviennent quand une cellule cardiaque se contracte.
Première observation de l'étude : les cellules cardiaques passent brutalement de l’absence de mouvement aux premiers battements réguliers, et tout cela de façon synchrone (avec le même rythme). « C'est comme si quelqu'un avait appuyé sur un interrupteur », décrit dans un communiqué Adam Cohen, chercheur à l'Université de Harvard. Anabela Bensimon-Brito confirme que « des premières contractions non régulières sont à l'origine d'une vague, qui synchronise ensuite les cellules sur un même rythme ».
« Comment le cœur commence à battre » - Renaud Gosset – Le Figaro Santé 13.10.2023
Observations au microscope d’un cœur embryonnaire synchronisant son utilisation du calcium avant le premier battement, 21 à 22 heures après la fécondation de l'ovocyte. Les flashs de fluorescence sont émis par les cellules utilisant du calcium. À gauche, les cellules utilisent peu le calcium. À droite : une vague fluorescente surgit avant la première contraction. Échelle représentée par la barre blanche : 50μm = 0,05 mm »
Selon les chercheurs, il est tout à fait probable que le même phénomène se produise chez l’embryon humain. Ce que montre également cette étude, et que je trouve sidérant, c’est qu’aucune cellule spécifique n’est à l’origine de cette synchronisation, qui s’opère « toute seule ». C’est comme si des milliers de tambours qui frappaient chacun leur rythme dans le chaos le plus total se mettaient soudain à jouer avec un ensemble parfait. De mon point de vue, le phénomène qui se produit est un alignement …
Les biologistes ont probablement une autre théorie à ce sujet, mais j’ai personnellement de la peine à croire que l’embryon, animal ou humain, organise cette prodigieuse synchronisation seul dans son coin. Ce tout premier rythme de notre vie peut se faire entendre parce qu’à un moment, le cœur à peine formé se branche littéralement sur une fréquence « ambiante », une pulsation de vie qui dépasse immensément les organismes individuels, et qui l’inclut dans une forme d’organisation qui peut correspondre à ce qu’on appelle une « loi naturelle ».
Cette synchronisation prouve que, très tôt dans la vie embryonnaire, dès le premier signe de vie en réalité, nous sommes « reliés », inclus dans un réseau, ou une toile vivante invisible, et je trouve cela bouleversant … Toutes les spiritualités l’affirment, mais nous l’oublions sans cesse… nous ne sommes pas séparés, nous ne sommes des entités individuelles qu’en apparence.
Ensuite, dès la naissance, le rythme respiratoire entre en jeu, et sa relation avec le rythme cardiaque est très étroite. En médecine chinoise, le cœur et les poumons occupent ce qu’on appelle le Foyer supérieur ou, sous un autre aspect, Shan Zhong (ou Dan Zhong) c’est-à-dire le « centre de la poitrine », le lieu d’où sont émis les deux rythmes vitaux qui gouvernent tout l’organisme.
Cette harmonie entre le rythme cardiaque et le rythme respiratoire est si importante, et si vite affectée par le stress et les émotions, que certaines techniques comme la cohérence cardiaque ont été élaborées dans le but précis de la restaurer.
LA CHRONOBIOLOGIE DU SYSTÈME DIGESTIF
Les recherches récentes en chronobiologie démontrent que non seulement notre cerveau est pourvu d’une sorte d’«horloge centrale », mais que chaque organe possède sa propre horloge. Pour un fonctionnement optimal du système, il est bien sûr nécessaire que toutes ces horloges soient synchronisées.
Le système digestif en particulier a un fonctionnement très complexe, qui bénéficie indiscutablement d’une prise de nourriture régulière. Manger à des heures plus ou moins fixes permet à nos organes de se préparer à exécuter leur travail, notamment grâce à la sécrétion des enzymes pancréatiques.
Dans le monde moderne, de la nourriture toute prête, ou vite préparée, est facilement disponible à tout moment de la journée, ce qui favorise les comportements alimentaires chaotiques, qui sollicitent le système digestif en continu, car il suffit de grignoter une cacahuète pour enclencher la totalité du processus de digestion….
Un article paru sur gastrojournal.org : « Circadian Rythms in Gastroentorology : The Biological Clock’s Impact on Gut Health » (les rythmes circadiens en gastroentérologie : l’impact de l’horloge biologique sur la santé du système digestif) résume bien la situation (ma traduction):
« Perturbations circadiennes et pathologies du système digestif
La dysharmonie entre les rythmes circadiens du corps et l’environnement est appelée désalignement circadien, ou perturbation circadienne. Elle est produite par des activités telles que le travail de nuit (c’est-à-dire pendant la période durant laquelle le corps devrait normalement être au repos) ou les longs voyages qui exposent au décalage horaire. D’autres comportements peuvent causer ce désalignement qui, même s’ils ont plus subtils que les questions d’horaire, sont beaucoup plus fréquents parmi la population globale. Ils incluent l’exposition à la lumière pendant la nuit (soit par l’usage d’appareils qui émettent de la lumière, soit par un éclairage nocturne permanent, connu sous le nom de pollution lumineuse), ainsi que les différences des rythmes de veille/sommeil entre la semaine et le week-end, qu’on appelle le « jetlag social ». Bien que plus de 15%-30% des travailleurs soient concernés par le travail de nuit, au moins 80% des individus sont affectés par le « jetlag social ».
Etant donné le rôle de l’alimentation dans la régulation des rythmes de l’appareil digestif, il n’est pas étonnant d’avoir de plus en plus de preuves que le fait de manger peu avant les périodes de repos physiologiques peut également causer un désalignement circadien de notre horloge biologique centrale et de celles des organes digestifs. Les symptômes digestifs figurent parmi les plaintes les plus courantes des patients souffrant de perturbation circadienne.
Bien que l’apparition de symptômes n’indique pas nécessairement une pathologie, le désalignement circadien peut réduire la résilience du tube digestif et, s’il est combiné à d’autres facteurs de risque, peut prédisposer certains individus au développement de pathologies.
De plus, certains comportements peuvent exacerber le désalignement causé par les perturbateurs circadiens. Par exemple, il a récemment été démontré sur des souris que l’ingestion d’alcool augmente notablement la dyssynchronie des horloges centrale et périphériques induite par l’alternance lumière/obscurité sur les intestins et le foie. On constate des effets semblables lorsque l’alcool est combiné avec la prise d’aliments pendant les périodes qui devraient normalement être consacrées au sommeil (« mauvais-timing »), ce qui, chez certains animaux favorise le développement d’inflammation et de cancers.
Les régimes riches en graisses, combinés à l’habitude de s’alimenter pendant les phases biologiques de repos exacerbent la prise de poids et les anomalies du sérum lipidique, car le rôle de la perturbation circadienne sur la dysrégulation métabolique a récemment été étudié de manière approfondie ».
F.Bishehsari, Z.Post, G.R. Swanson and A. Keshavarzian
La chronobiologie médicale décrit également avec une abondance de détails les moments de la journée les plus favorables à la prise de certains aliments (graisses, fruits, protéines, etc..). La tradition chinoise quant à elle (mais ces préceptes existent également dans d’autres régions du monde) affirme qu’ « il faut petit-déjeûner comme un roi, déjeûner comme un prince et dîner comme un mendiant ». Cette recommandation est pleine de sens, car l’organisme a besoin de carburant pour affronter la journée, et le sommeil est bien meilleur si la digestion du repas du soir est terminée. La médecine ayurvédique préconise également des pauses de quatre heures au minimum entre chaque prise alimentaire, quelle qu’elle soit (même une seule petite cacahuète, pour les raisons exposées précédemment).
Tous ces préceptes sont absolument valables, et les suivre contribue indiscutablement à nous maintenir en bonne santé. Toutefois, en particulier dans la société actuelle, certains d’entre eux sont difficiles à appliquer quotidiennement : pour beaucoup, un petit déjeûner tranquille et copieux est devenu un luxe qui n’est plus accessible que le week-end, et le repas familial s’est progressivement déplacé du midi au soir … Par ailleurs, un certain nombre de personnes n’ont jamais faim au réveil. Cette inappétence peut être dûe au fait que le repas du soir était trop tardif et/ou abondant et que l’organisme n’est pas encore prêt à absorber à nouveau de la nourriture, mais pour certaines personnes ce n’est pas le cas, la sensation de faim vient simplement plus tard.
On peut aussi discuter de la nécessité de manger à heures fixes, car si, comme nous l’avons vu, il y a de bonnes raisons pour cela, on peut aussi considérer qu’il est important d’attendre d’avoir faim pour manger, mais ce système risque de conduire à des prises de nourriture complètement irrégulières, ce qui n’est certainement pas bon.
Les « lois naturelles » sont par définition des lois du vivant. Ce ne sont pas des préceptes rigides dont l’application ne souffre aucune exception. Dans beaucoup de domaine la nature veut que les choses aillent dans un certain sens, mais ce sens n’est pas celui d’une autoroute … les rivières vont toutes vers la mer, mais elles font des méandres, s’adaptent au terrain, et je pense que c’est la manière dont ces lois de la nature doivent être comprises et appliquées.
LES RYTHMES DU SOMMEIL
Les cycles du sommeil ont été étudiés de manière très approfondie. Et nous savons que notre sommeil se déroule par phases de 90 à 110 minutes, pendant lesquelles se succèdent le sommeil lent léger (50% de la durée du cycle), le sommeil lent profond (20-25% de la durée du cycle, et le sommeil paradoxal, ou RME (Rapide Eye Movement), pendant lequel nous rêvons, et qui clôt chaque phase.
On entend souvent dire que le sommeil véritablement réparateur est celui qui précède minuit. Pour autant que je sache, cette affirmation n’a pas été prouvée. Nous connaissons tous des oiseaux de nuits et des « early birds » ; nous appartenons tous à l’une ou l’autre de ces deux catégories, et cela notre vie durant. En réalité, ce sont plutôt la régularité des horaires de coucher et de lever, ainsi que les conditions d’endormissement qui garantissent un bon sommeil.
LE GRAND ORCHESTRE QUE NOUS SOMMES
Les cycles et rythmes mentionnés, les pulsations cardiaques, le rythme respiratoire, les multiples mouvements et sécrétions du tube digestif et les phases de sommeil ne sont qu’une partie de ce qui nous anime, car tout le système hormonal suit également des rythmes et des phases, le mouvement périodique du liquide céphalo-rachidien effectue 6 à 12 cycles par minute, etc… et rien dans notre « biologie invisible » (celle qui n’est accessible qu’aux scientifiques) ne s’opère de manière isolée ou aléatoire…… ce qui est simplement prodigieux !!!!!
Nous sommes des systèmes hyper-complexes, qui possèdent de plus une plasticité phénoménale, si l’on pense aux écarts que notre organisme peut tolérer, parfois pendant de très longues périodes, par rapport aux fameuses « lois naturelles ».
Le chef de cet orchestre incroyable est bien sûr notre cerveau, mais nous ne sommes pas juste des machines parfaites qui évolueraient dans le vide, nous sommes reliés, nous faisons partie d’un tissu de vie d’une incroyable complexité …. On peut en prendre pour exemple le cycle menstruel, aligné sur les phases lunaires, et la progressive synchronie des cycles des femmes qui vivent en groupe pendant une période relativement prolongée, comme dans les couvents ou les internats.
La conscience et le respect de ces rythmes, ainsi que les saines routines qui peuvent faciliter cet alignement et nous permettre d’économiser une énergie considérable, sont de toute évidence au cœur de la santé physique et mentale des êtres humains.
Il est cependant impossible de les percevoir dans le bruit et l’agitation … Il faut s’arrêter, écouter, observer, méditer, marcher, rêver …. Notre connexion au monde existe, que nous en soyons conscients ou non, elle est là, prête à se révéler, pour autant que nous sachions y prêter attention.
Last but not least …. Toute réflexion sur les rythmes doit encore tenir compte d’un aspect essentiel : les pauses, les respirations, les espaces vides entre deux mouvements …. L’Occident fait très peu de cas des pauses, de ce qui ne se voit ni ne s’entend, et qui est pourtant d’une importance vitale.
Je me souviens de la déclaration d’un requérant d’asile africain interrogé sur ce qui le frappait le plus dans la société européenne, il avait répondu « Ce qui me semble le plus étrange, c’est qu’ici vous ne faites jamais de pauses… », cette remarque m’avait semblé si juste, et j’avais trouvé si invraisemblable de ne pas en être consciente, de passer perpétuellement d’une activité à l’autre sans aucune interruption jusqu’au soir !
Depuis, j’ai creusé l’idée, je m’offre des “temps morts” qui sont en réalité extrêmement vivants, et depuis des années un post-it au-dessus de mon bureau me rappelle une citation de Pema Chödron :
« Pause practice creates an open doorway to the sacredness of the place in which you find yourself » (la pratique des pauses crée une porte ouverte vers le lieu sacré où vous vous rencontrez vous-même).
L’Orient, et en particulier le Japon, accordent autant d’importance à ce qui ne se voit pas qu’à l’apparence des choses. Il existe en japonais un terme qui décrit exactement ce dont je veux parler, il s’agit du magnifique et subtil idéogramme « MA », qui représente un soleil entre les montants d’un portique, et signifie « pause » ou « espace».
« Le japonais possède un mot, « Ma » , qui signifie « l’espace entre deux choses ». C’est un espace vide dans une œuvre d’art (un film, une chanson, une peinture) qui a autant d’importance que le reste de l’œuvre ; comme une pause temporelle.
C’est le silence qui donne tout son sens à une sonorité, la pause qui rend une phrase magnifique, l’immobilité qui laisse respirer la vie.
Hayao Miyazaki utilise souvent Ma dans les films du Studio Ghibli. Vous pouvez l’observer dans les scènes paisibles ou « rien » ne se passe, juste le vent qui murmure dans les herbes, des vaguelettes qui glissent à la surface d’un étang, ou un personnage qui se tient silencieusement devant une fenêtre.
Ces scènes peuvent apparaître comme des inserts entre des moments d’action, mais en réalité il s’agit précisément des moments qui permettent à l’histoire de vivre en nous. Ils nous donnent l’espace de respirer, et nous permettent d’observer.
Nous pouvons prendre conscience de Ma dans différentes circonstances de notre vie… lorsque nous attendons un train ou un bus, en regardant le ventilateur au plafond au moment de nous endormir, en chantonnant lorsque nous faisons la queue. (…). Ce sont en général les moments où nous viennent nos meilleures idées, lorsque nous nous ennuyons suffisamment pour nous rappeler que nous avons un esprit.
Ce sont les moments ou nos sentiments cachés et notre être véritable peuvent apparaître.
Cependant, de nos jours ces espaces tendent à disparaître (…) et en perdant ces moments nous perdons notre Ma. (…)
Cependant, Ma n’a pas disparu et n’attend que le moment où nous cessons de le remplir avec du bruit. Servez-vous un thé et regardez la vapeur s’élever au-dessus de la tasse. Regardez par la fenêtre du taxi sans jeter le moindre coup d’œil à votre téléphone, ne regardez rien jusqu’à ce que « rien » ne devienne « quelque chose ».
Parce que la vie n’est pas que ce qui se passe, elle est aussi les pauses entre deux évènements.
Et si vous apprenez à vivre ces pauses, vous découvrez une vérité étrange et merveilleuse : vous n’avez jamais été “juste en train d’attendre”. Vous étiez en train d’écouter le paisible battement de cœur de votre existence ».
Tiré du compte Instagram characterbiopsies (ma traduction)
EXISTER AU MONDE
Pendant des millénaires nous avons marché sur la terre en étant de véritables éponges, en symbiose et en échange constant avec notre environnement, sans même y réfléchir, parce que marcher, respirer, manger et dormir étaient des activités totalement intégrées, alignées dans l’ordre du monde.
Comme le disent les Amérindiens : « Que chacun de mes pas soit une prière » ..
Je pense souvent à cette phrase lorsque je marche dans la nature, car chacun de nos pas est une forme de communication avec la terre … si nous marchons ou que nous courons vite, uniquement préoccupés par notre but, nos pensées ou notre performance sportive, nous passons totalement à côté de l’échange profond que représente une marche consciente et respectueuse. Il s’agir de respect, mais aussi de recharge, car l’énergie de la Terre est phénoménale, et librement donnée ….
En se promenant de cette manière on peut, dans les jours de grande disponibilité, sentir la « respiration de la terre », quelque chose d’ample et de puissant qui transforme une balade en régénération et en profond sentiment d’appartenance.
Cette conscience est également présente dans le bouddhisme, et j’aime beaucoup cette citation de Tich Nhat Hanh :
« Quand nous marchons, nous touchons la Terre. C’est un grand bonheur de pouvoir toucher la Terre, notre mère et la mère de tous les êtres sur cette planète. Quand nous pratiquons la marche, nous devrions être conscients que nous marchons sur un être vivant qui ne soutient pas que nous, mais la vie tout entière. Beaucoup de torts ont été faits à la Terre, et il est temps maintenant de l’embrasser de nos pieds, de notre amour. Pendant que vous marchez, souriez -soyez dans l’ici et maintenant. Ce faisant, vous transformez le lieu où vous marchez en paradis ».
Nos anciennes traditions européennes ne sont pas en reste, et comme l’écrit Elen Sentier (ma traduction) :
«Nous donnons et nous recevons de l’énergie de/à la Terre elle-même. L’énergie de nos pas entre dans la Terre quand nous marchons, et en marchant nous recevons l’énergie de la Terre. La sensation (…) est celle de ces connexions, de ces fils d’énergie. Le fait de ressentir ces fils est, pour moi, comme de marcher sur les cordes d’une harpe, ou sur les tuyaux d’un orgue pendant qu’il joue; c’est comme marcher sur un instrument de musique, un immense instrument qui joue une multitude de notes. Lorsque je marche je joue de cet instrument.
Il en a toujours été ainsi pour moi, et pour mon père également. Il m’a emmenée en promenade dès que j’ai su marcher. Nous marchions dans le parc et parmi les ruines d’un château dans la ville où nous vivions. Aussi loin que je m’en souvienne, papa me demandait si je sentais qui était passé là avant nous. Il parlait d’êtres non-humains comme des oiseaux ou d’autres animaux sauvages, mais parfois également d’être humains. Nous en trouvions souvent des preuves comme des traces, des déjections, de la fourrure ou des plumes – toujours après que j’aie senti la trace et annoncé ce que j’avais identifié. Papa le sentait aussi. A l’époque c’était un jeu pour moi, mais je sais que c’était aussi un entraînement, un entraînement amusant, des leçons amusantes, que je n’ai jamais oubliés. Mon père appelait cela de la « sourcerie des pieds », c’est-à-dire voir avec ses pieds (…). Ce sont les chemins d’énergie qui relient toutes choses entre elles, visibles et invisibles. Marcher sur ces chemins avec une intention claire, de l’intérêt, en conscience, vous « éveille », révèle vos propres capacités. En même temps, cela « éveille » la Terre elle-même ».
Elen Sentier « Elen of the Ways», Moon Books, 2013
Cette communication profonde avec la Terre peut -et devrait- s’exercer avec tout notre environnement : l’air, l’eau, le feu, les animaux, les arbres….
Afin de nous réinscrire dans ce tissu vivant, de nous réaligner. Je préfère nettement le terme « alignement » à celui d’ « ancrage » ou d’ « enracinement » qui sont trop statiques à mon goût.
Nous ne sommes ni des bateaux dans un port, ni des arbres, nous sommes des êtres qui marchent sur la terre, avec le ciel au-dessus de nos têtes, c’est notre place depuis l’aube de l’humanité : nous bougeons, nous dansons, nous évoluons d’un espace à un autre, notre mouvement même, à commencer par le battement de nos cœurs, crée des réseaux d’énergie qui viennent s’unir à ceux des autres êtres vivants sur la terre, mais aussi aux étoiles, aux galaxies….
Un « alignement » est la disposition d’éléments dans un ordre linéaire, de manière à les mettre en contact, à leur permettre non seulement de communiquer, mais également de former un canal libre et ouvert pour ce qui peut circuler à travers eux.
A ce sujet, les recherches que j’effectue sur les anciennes traditions européennes m’ont également fait prendre conscience de quelque chose qui a réellement changé ma propre relation au monde.
En pratiquant le yoga ou le qi gong, j’ai effectué de nombreux exercices pendant lesquels on expire de l’air et des émotions « viciés », après quoi on inspire de l’énergie « propre », probablement selon l’idée que, selon la tradition chinoise en tous cas, « la terre peut tout accepter, et tout transformer », ce qui est vrai.
Néanmoins, et cette notion est certainement renforcée par l’immense sentiment de culpabilité que beaucoup de nous ressentent face aux dégâts commis sur l’environnement. L’idée que nous n’émettons que des déchets et de l’énergie négative nous amène à penser que l’espèce humaine est fondamentalement une nuisance.
Or, notamment dans les anciennes traditions de nos régions, l’être humain parfaitement intégré dans son environnement -comme cela a été le cas pendant des millénaires- reçoit l’énergie de la nature qui l’entoure, mais en donne également, de manière positive, équitable, importante ….
Lorsque nous marchons sur un sentier en étant présents, respectueux et attentifs, nous pouvons oublier pour un moment nos sentiments de culpabilité et nous consacrer davantage à ce que nous sommes en train d’émettre et de partager : des pas tranquilles, des pensées calmes et bienveillantes, notre attention pleine et entière; ainsi nous laissons sur notre passage une empreinte délicate, nous procédons à un échange de vitalité avec ce qui nous entoure …. et je pense que notre planète a besoin de cela, aussi, … elle a profondément besoin de ce qu’il y a de meilleur en nous.
Une trace de beauté …..
Il y a cependant un problème … nous avons en nous deux animaux …. Un ours et un singe, qui pendant fort longtemps ont cohabité en assez bonne intelligence, chacun selon sa nature. L’ours aime manger, dormir et s’amuser, le singe aime sauter, découvrir et s’amuser. Si l’ours (que vous pouvez appeler Yin, si vous voulez) est bien nourri et bien reposé, il est calme et puissant, le singe (que vous pouvez aussi appeler Yang) se sent en sécurité en sa présence et s’adonne tranquillement à ses activités préférées, qui consistent à sauter de branche en branche et à découvrir de nouvelles choses. Dans ce cas, tous deux sont contents et s’amusent, et nous aussi, nous sommes heureux.
Le problème vient du fait que la société moderne ne s’intéresse pas beaucoup aux ours, qu’elle semble considérer comme une espèce quasiment éteinte. L’ours a besoin d’une bonne nourriture prise sans précipitation, il aime se rouler dans la mousse des clairières sans que personne ne l’embête, et il sent quand le moment est venu de se retirer dans sa tanière pour s’y reposer tout l’hiver jusqu’à ce que le printemps le réveille. Je ne sais pas comment se porte votre ours, mais le mien n’est pas vraiment content …
Le singe par contre en reçoit maintenant plus qu’il n’en demande, il saute d’une branche à l’autre sans discontinuer, perpétuellement stimulé et appâté par de nouvelles choses, sans cesse agité, agacé, épuisé, distrait, distrait, distrait …. Et comme l’ours est mal nourri et fatigué lui aussi, le singe n’a plus de point d’appui, de clairière moussue où se calmer et jouer tranquillement avec son compagnon.
En respectant les « grandes lois naturelles », nous nourrissons et nous prenons soin de l’ours en nous, pour que le singe, notre esprit curieux et brillant, puisse découvrir le monde avec conscience, respect, et même dévotion …
En fin de compte, il s’agit probablement de l’un des choix les plus fondamentaux de notre vie moderne : Nourrir l’ours ou distraire distraire et encore distraire le singe ?